Les étapes de la vie

Golden, Colombie-Britannique, 9 octobre 2020


Allons-y d'abord avec les étapes cruciales des derniers temps. D'abord, il y a 4 jours, on a mangé du gruau pour la première fois du voyage. On s'était dit que du gruau, ce serait pratique côté poids et volume. En plus, la nouvelle saveur "cacao et sel de mer" de Quaker nous avait convaincus que tout compte fait, du gruau, ce ne serait peut-être pas si mauvais que ça pour déjeuner. 

On fait tous des erreurs dans la vie. 

Il y a vraiment des gens qui mangent ça pour déjeuner, en toute connaissance de cause, du gruau? D'abord, on va mettre une chose au clair : c'est mauvais. Tutt tutt...pas d'obstinage, pas de contre-argument. Fin de la discussion. C'est mauvais. Ensuite, côté "nutritif", disons qu'entre ça et ne rien manger du tout, la ligne est mince. Et ils osent mettre 8 sachets dans une boîte sous prétexte que ça fera 8 portions! On en a mangé 6 en un matin (juste pour ne pas se sentir goinfres de manger la boîte au complet), et c'est à peu près comme si j'avais mangé deux cuillérées de chocolat chaud en poudre. La famine. Bref, le gruau, pu'jamais! 

Sinon, étape moins importante mais tout de même à souligner, 3 jours plus tôt, soit le 2 octobre, on a atteint le cap vénérable des 10 000 kilomètres à vélo durant notre voyage, juste en sortant de Jasper, en Alberta. "Hein? En bécyk...en bécyk à pédales, là?", que me demanderait probablement, incrédule, un Philémontois, avant de me raconter que lui, une fois, il a essayé de se rendre en bécyk à Buckland, mais que sa chaîne a "pêté" en route. Oui m'sieur, tout ça en bécyk à pédales! 

Sinon, le lendemain, soit le 3 octobre, sous les pressions de Mélina, on a pour la première fois du voyage dormi dans un camping régulier. Oui madame, comme du vrai monde! C'est donc dire que pour la première fois en 108 jours de voyage à vélo, on a payé un gros 17 piastres et 99 cents pour avoir le droit de dormir. Drôle de feeling. On finit par prendre goût à ne jamais avoir de dépense dans la catégorie "hébergement" dans son budget, si bien que quand ça arrive, on a l'impression de se ramollir, de vieillir, de vendre son âme au diable. 

Et finalement, la journée suivante, le 4 octobre, je me suis levé le matin avec une année de plus au compteur. Dès le lever, petite bruine, temps nuageux, rien de trop encourageant pour débuter ma 42e année d'existence. On n'a pas roulé souvent dans la pluie depuis juin, mais cette fois-ci, ça s'annonçait inévitable. Et comme de fait, peu après notre départ, ça s'est mis à tomber, et ça a duré toute la journée. On pouvait quand même imaginer les beaux paysages montagneux derrière le brouillard, mais disons que rouler sous la pluie et au froid, ce n'est jamais très agréable. On a dîné sous la pluie à une halte fermée du parc national de Jasper, puis terminé la journée et soupé sous la pluie au camping fermé du parc national de Yoho. Joyeux anniversaire! 

Ce soir-là, j'étais couché dans notre petite tente, et la pluie qui martelait le double-toit, couplée au passage incessant des trains, m'empêchaient de fermer l'oeil. Et comme c'est souvent le cas la nuit de ma fête, j'ai réfléchi à plein de choses sur la vie. Cette fois-ci, plus précisément, je me suis demandé qu'est-ce qui était le plus atypique dans toutes les étapes vécues récemment. Manger du gruau à 40 ans? Parcourir 10 000 km à vélo à 40 ans? Ou encore avoir 40 ans et rouler à vélo sans but précis, sans revenu, tout en se faisant la vie dure en ne dormant jamais dans un camping, préférant plutôt essayer à la fin de chaque journée de dénicher un endroit potable pour passer la nuit (appelons-ça de l'insécurité volontaire)? 

Et tout ça m'a fait réfléchir sur les "étapes" de la vie. Parce qu'avouons-le, sacrer sa job-là à 40 ans, une bonne job de surcroît, pour partir en vélo sans vraiment avoir de plan précis, sans non plus recevoir de Prestation Canadienne d'urgence ni de traitement différé de son employeur, ça paraît bizarre. Ou risqué. Je crois que c'est Bruno Blanchet, dans sa défunte chronique de voyage autour du monde dans La Presse, qui écrivait un jour: "Ils sont où, les gens entre 30 et 60 ans?" Ça m'est resté gravé dans la mémoire, cette phrase-là, parce que ce que Bruno voulait dire, c'est que oui, quand on est sur la route pour longtemps, on rencontre des gens: des jeunes de 20-25 ans, qui font leur "trip d'une vie" avant de commencer la "vraie" vie, et sinon des retraités, qui cherchent désespérément à "dépenser" tout ce temps et cette pension qu'ils ont si longtemps espérés, et qu'on leur a tant fait miroiter. Mais entre les deux, je dirais même entre 25 et 60 ans, on ne croise pratiquement personne. Ces gens, dont vous faites peut-être partie, sont occupés à faire des enfants, à s'occuper des enfants, à payer la maison, l'auto, le chalet, la roulotte, le pick-up pour tirer la roulotte, et à cotiser à leur fonds de pension. Bref entre 25 et 60 ans, c'est sérieux, pas le temps de niaiser. Donc quand on erre comme nous le faisons depuis 4 mois (et pour encore un bon bout...), à 35-40 ans, on se sent bizarre, comme si on passait à côté de quelque chose. Comme si on gaspillait notre temps, parce que les étapes normales de la vie voudraient qu'on ait déjà 2 enfants, une maison (qu'on aurait rénovée au moins une fois, en plus de refaire la cuisine et / ou la salle de bain), une bonne job, une roulotte (au minimum une tente-roulotte), et peut-être même un pick-up, avec un peu de chance! 

Couché dans notre petite tente, les yeux grands ouverts, la pluie toujours aussi insistante, je retournais tout ça dans ma tête, et je me disais que oui, on se faisait la vie dure, que oui, on vivait beaucoup dans l'insécurité, que non, on n'avait même pas de pick-up, mais que malgré tout, au final, on n'était peut-être pas complètement à côté de la track. Parce que oui,  je sais bien, ce n'est pas vrai que les gens qui vivent les étapes "normales" de la vie dans un ordre "normal" sont malheureux pour autant. Et ce n'est pas vrai non plus qu'ils ne font rien d'autre que travailler et dormir. Mais n'empêche, je ne suis pas certain que rendu à 60-65 ans, je serai prêt à voyager comme je le fais actuellement. On a beau dire, mais on vieillit, et en vieillissant, on devient moins en forme, et aussi plus aisés, et on s'embourgeoise un peu, qu'on le veuille ou non. Est-ce que je vais avoir envie, à 65 ans, de me claquer 130 km de vélo dans ma journée, 100 jours de suite, et de dormir dans ma tente sur un terrain de soccer? Pas sûr...

Mélina et moi, on se plaît souvent à dire aux gens qu'on rencontre cet été qu'on est semi-retraités: chaque 3 ans, on prend un an de congé, un genre d'avance sur notre retraite. Parce que pour ma part, je trouve un peu plate de consacrer toutes mes meilleures années à un employeur. Comprenez-moi bien, ce n'est pas que je n'aime pas travailler, bien au contraire. Et je ne suis pas fou, je sais qu'il faut travailler pour gagner sa vie. Mais est-ce qu'on ne pourrait pas plutôt prendre sa retraite à 80 ans, et entre 30 et 80 ans, prendre une année sur trois de congé? Au final, on aurait travaillé durant 35 ans quand même, mais ce serait juste étalé sur une plus longue période. 

Dans le fond, le but n'est pas de faire la morale ou de dire que ma façon de faire est meilleure que celle des autres, mais plutôt d'expliquer qu'il y a une certaine logique derrière tout ça, que ce n'est pas juste une vie de "bohème" ou de "nomade", comme certains le croient. On entend un peu tout le monde dire qu'il faut profiter de la vie, mais à part un souper entre amis de temps en temps, quelques sorties de fin de semaine et trois semaines de vacances l'été, disons que le "profiter de la vie" en prend un coup une bonne partie de l'année, et ce pendant 30 à 40 années! 

Mais je sais, quand vous aurez 70 ans et que vous serez retraités, entre vos 2 parties de golf quotidiennes, vous viendrez me voir au comptoir du Tim Hortons (où je travaillerai probablement) et vous me remettrez ça sur le nez! Peu importe, ça me fera plaisir de vous servir votre café en vous racontant : "Tsé, moi, une fois quand j'étais même pas si jeune que ça, j'ai traversé le Canada en bécyk à pédales pis ma chaîne a même pas pêté!" Héhé...

Un petit mot sur le voyage...

J'ai beau philosopher, faire la morale et parler de vie dure et de misère à vélo, mais n'empêche : au cours des dernières semaines, on a vu de sacrés beaux paysages, comme quoi voyager à vélo, ça peut aussi être agréable! Après Kelowna, on a mis le cap vers le nord, et on a abouti à Kamloops, ville somme toute agréable d'environ 100 000 habitants, située dans un climat chaud et semi-désertique. On y a passé 4 jours, à faire du repérage, visiter des logements et voir si on ne pourrait pas y passer l'hiver (parce que oui, j'aime la misère, mais Mélina déteste le froid, donc on ne pédalera pas tout l'hiver). Mais après 4 jours, les choses n'aboutissaient pas, donc j'ai proposé à Mélina une petite boucle de 1200 km à vélo reliant Kamloops, Jasper, Lake Louise et Golden, avant de revenir à Kamloops. Juste comme ça, question de passer le temps. Après avoir ragé contre moi durant 2 jours, m'avoir traité de tous les noms et avoir mangé 2 pots de crème glacée pour faire passer le tout, Mélina a accepté de grimper sur son vélo et de m'accompagner.

S'en sont suivis 7 jours assez difficiles côté météo et relief, mais magnifiques côté paysages. On a d'abord longé durant 3 jours la North Thompson River entre Kamloops et Tête Jaune Cache (communément appelé Tee Jaune ici), où on a campé dans la cour de Barb et Ian, 2 êtres hyper gentils et qui méritent le prix de la plus belle propriété du voyage (la vue sur les montagnes était sublime, et la sauce à spaghetti de Barb, délicieuse). 

Ensuite, on a repris la route et longé la Fraser River jusqu'à Jasper, croisant au passage le mont Robson. À partir de Jasper, on a roulé durant 2 jours sur le Icefields Parkway, une route reliant Jasper à Lake Louise. Probablement une des plus belles routes de la planète. Paysages à couper le souffle toute la journée. Encore plus impressionnant que la route Val-Brillant - Val d'Irène, dans la Matapédia. Incroyable, n'est-ce pas? (Je niaise ma belle-famille, ici...). Mais sérieusement, si vous n'avez jamais roulé cette route, je la recommande fortement. En bécyk à pédales, en bécyk à gaz, ou même en machine! 

Après, il s'est mis à pleuvoir, et on a lentement mais sûrement fait notre chemin jusqu'à Golden, où on se trouve présentement, et ce depuis 4 jours. Un autre endroit qu'on considère pour se retirer cet hiver. Petite ville (environ 5000 habitants), gros centre de ski (Kicking Horse), mais pas trop touristique en apparence et plus relaxe que Banff et Lake Louise. À suivre! 

En attendant, voici quelques photos de nos dernières semaines. Et vous pouvez suivre notre trajet au lien suivant : becykapedales.travelmap.net



Sans commentaire...mais avouez que l'emballage est appétissant!


Route 1, juste avant Kamloops



Kamloops



Notre site de camping, sur le terrain de football de Clearwater, entre Kamloops et Tête Jaune Cache




Tout près de Tête Jaune Cache : l'automne est arrivé! 



Mélina qui monte notre tente devant la maison de Barb et Ian, à Tête Jaune Cache



La vue de notre tente, chez Barb et Ian à Tête Jaune Cache



Yellowhead Highway, entre Tête Jaune Cache et Jasper



Mélina roulant lentement vers le Mont Robson



Paysage typique des Rocheuses



Le Mont Robson



Notre "terrain de camping" gratuit, parc national de Jasper



Icefields Parkway



Icefields Parkway



Glacier Columbia



Icefields Parkway



Icefields Parkway



Notre premier site de camping payant du voyage...



Journée de fête pluvieuse, Icefields Parkway



Icefields Parkway, près de Lake Louise

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