Comme des Montréalais en Gaspésie
Il y a 3 ou 4 jours, en milieu d'après-midi, on a décidé d'arrêter faire une pause à Gladstone, petit village perdu au milieu de nulle part entre Portage-la-Prairie et Neepawa, sur la route 16 au Manitoba. Gros vent de face depuis le début de la journée, 35 à 45 km/h d'ouest, le genre de vent qui brise les jambes et la motivation. La pause était méritée.
Premier arrêt : l'épicerie du village. Met le petit masque, ouvre la porte de l'épicerie sans toucher à la poignée avec les mains nues, met du tit-purell en entrant, ne touche à rien, ramasse la cannette d'eau minérale et le sac de chips bbq, paie par carte de crédit sans contact, remet du tit-purell avant de sortir, puis ouvre la porte, toujours sans toucher à la poignée. Le rituel COVID, qu'on l'appelle.
Deuxième arrêt: le camping du village, pour les toilettes. Encore là, à peu de choses près, le même rituel COVID. Sauf qu'en sortant, je tombe face à face avec un monsieur d'un certain âge, pipe à la bouche, qui scrute nos vélos avec insistance. Disons qu'il s'appelait Warren. Il avait une face de Warren.
"Vous venez d'où?", qu'il me lance avec un air sérieux sans me regarder.
"À la base, du Québec...", que je lui réponds, avec le malaise qu'on a ces temps-ci à venir du Québec, "...mais on a passé beaucoup de temps dans le nord de l'Ontario avant de venir au Manitoba", que j'ajoute pour tenter de calmer le jeu.
Rien à faire, après que j'aie dit "Québec", Warren ne m'écoutait déjà plus. J'avais prononcé le mot tabou en ces temps de pandémie: Québec.
Alors Warren me lance comme ça : "Ça ne vous dérange pas, vous autres, le coronavirus? Ça ne vous met pas mal à l'aise de vous promener d'une place à l'autre comme ça en propageant potentiellement le virus?", qu'il ajoute, encore plus sérieux. Pendant cinq interminables minutes, j'ai tenté de l'amadouer. Je lui ai dit qu'on était désolés, que je comprenais, mais qu'on avait déjà passé plus de 14 jours en territoire "peu infecté" et donc qu'on était peu à risque, et au final, ça s'est relativement bien terminé. Mais n'empêche, ça m'a ébranlé un peu.
En y repensant, j'aurais aimé lui dire que malheureusement, comme tous les humains, il nous faut parfois manger et aller aux toilettes. Et que sa province a décidé d'employer la même technique que la SEPAQ a privilégiée en début de pandémie : Si on ferme les toilettes, les gens n'auront pas envie d'y aller, non? J'aurais aussi aimé lui expliquer toutes les précautions qu'on prend quand on va dans les commerces au Manitoba, et, inversement, comment la plupart des Manitobains ne prennent aucune mesure pour se protéger (le masque est très peu porté ici, et la désinfection des mains semble très facultative). Bref, j'aurais aimé lui expliquer que si il y a une éclosion de COVID ici, on aura été parmi ceux qui auront fait le plus d'efforts pour l'éviter.
Mais ça n'aurait servi à rien. Car déjà, en temps normal, les Québécois n'ont pas la cote dans l'ouest canadien. On a essayé de se séparer 2 fois du Canada, et beaucoup de gens ici l'ont encore sur le cœur. Ajoutez à cela une situation désastreuse avec la COVID au Québec, et vous comprendrez que si jamais il y a une éclosion de COVID à Gladstone, dans la tête de Warren, ce sera la faute des 2 Québécois en bécyk à pédales. On est condamnés d'avance. Ce ne sera surtout pas de la faute de ses voisins, amis et autres membres de sa famille qui, eux, ne prennent aucune précaution. Car Warren pense la même chose que bien des gens au Québec : entre amis, voisins et membres d'une même famille, on est immunisé contre la COVID. Ce sont les autres, les étrangers, qui amènent ça.
Tout ça m'a fait penser aux Montréalais. Pourquoi? D'abord parce qu'un peu comme les Québécois dans l'ouest canadien, les Montréalais n'ont jamais eu la cote ailleurs au Québec. Quelqu'un vous coupe en voiture sur la route? Un Montréalais, sans aucun doute. En camping, les gens sur le site à côté font du bruit toute la soirée? Des colons de Montréal, de toute évidence. En plus, leur feu de camp boucane toute la soirée, signe qu'ils ne savent pas allumer un feu: c'est on ne peut plus clair, ils sont de la Grand'ville, de Montréal! Bref, les Montréalais ont le dos large. Mais en ces temps de pandémie, c'est encore pire, car tout le monde sait bien que le coronavirus, c'est à Montréal que ça se passe. C'est un problème montréalais, point final. Alors quand il y a une éclosion dans une petite région ailleurs au Québec, on cherche, on fouine, on commère, et on finit par trouver que le cousin lointain d'un Montréalais est peut-être passé dans le coin récemment. Pas de doute: on a trouvé notre coupable! Pas la peine de se demander si l'éclosion ne pourrait pas plutôt venir de notre voisin camionneur qui fait des runs en Californie toutes les semaines et qui fréquente tous les truck stops en route sans même se laver les mains. Ne-non: cherchez pas plus loin, c'est la faute du Montréalais.
Vous voyez un peu le parallèle avec nous, ici dans les Prairies? Disons que par moments, on se sent pas mal comme des Montréalais en vacances en Gaspésie. On a presque (sérieusement) envie de mentir et dire qu'on vient du nord de l'Ontario, c'est tout dire!
Friendly Manitoba
J'ai l'air de dire qu'on a été maltraités et discriminés au Manitoba, mais ce n'est pas vraiment le cas. Bien sûr, il y a eu Warren à Gladstone, et puis aussi ces quelques personnes rencontrées à Winnipeg, Portage-la-Prairie et d'autres villages, et qui ont poussé un "ooooohhhhhhh" en decrescendo quand on leur a dit qu'on arrivait du Québec. Le genre de "ooooohhhhhhh" qui veut dire : "Par où est-ce qu'on se sauve?".
Mais sinon, on a aussi fait de super belles rencontres au Manitoba. Et tenez-vous bien, nos Manitobains préférés, de sont des Mennonites! Les Mennonites, ce sont des membres d'une communauté "religieuse" (un peu comme les catholiques, disons), originaires de l'Allemagne principalement, et qui sont très présents dans les Prairies. Juste à Winnipeg, on compte 20 000 Mennonites!
Bref, lors de notre séjour à Winnipeg, on a campé dans la cour de Karl et Marla, des Mennonites très sympathiques (des gens comme vous et moi, en fait...) qui nous ont super bien accueillis. Et comme si ce n'était pas assez, ils nous ont mis en contact avec les beaux-parents de leur fils, qui habitent dans le sud-est du Manitoba (Rosenfeld), où on s'en allait justement. On a donc campé sur la superbe ferme de Jackie et Kevin, aussi des Mennonites, à Rosenfeld, et on a littéralement été accueillis en rois. Ils nous ont préparé un délicieux souper, offert une bière, puis fait visiter leur ferme, et on a terminé la soirée autour d'un feu de camp. Quel accueil! On connaissait très peu de choses à propos des Mennonites, mais disons que la première impression est fort positive! L'inscription "friendly Manitoba" sur les plaques d'immatriculation est probablement liée aux Mennonites...c'est notre hypothèse!
Windy Saskatchewan
Non, ce n'est pas ce qui est inscrit sur les plaques d'immatriculation de la Saskatchewan, mais ça devrait peut-être! Depuis qu'on a traversé la frontière de la Saskatchewan avant-hier, les éléments se sont déchaînés contre nous, en particulier le vent. Juste en guise d'exemple, avant-hier, dans le coin de Yorkton (population : 15 000; 6e plus grosse ville en Saskatchewan), on a eu droit une bonne partie de la journée à des vents de 50 km/h, rafales à 70 km/h, en pleine face! Je ne pensais pas voir Mélina si découragée de toute ma vie... toutes les barres de chocolat du monde n'auraient pas suffi à la consoler. Mais oui c'était décourageant. Ajoutez à cela le froid, qui semble s'être installé pour de bon, et disons que ça commence à être plus difficile de se motiver le matin!
Sinon, côté "friendly", on a eu peu de contacts avec les lôcaux à ce jour en Saskatchewan. Il y a bien eu avant-hier: on est arrêté à Duff, au milieu de nulle part, pour remplir nos bouteilles d'eau chez James et Jim, deux gars d'une cinquantaine d'années qui bizounaient sur leur bazou dans la cour. James nous a d'abord demandé si on avait un fusil pour se défendre contre les indiens qui vivent juste de l'autre côté de la voie ferrée, puis nous a dit que lui et Jim avaient chacun acheté un "automatic shotgun" qui peut tirer 50 balles de suite. "And it's legal!!", qu'il a ajouté, incrédule. Pour nous montrer son hospitalité, il nous a ensuite demandé: " You want a Beer, Man? You want a hoot (une poffe de joint)?", mais on a gentiment décliné et on a poursuivi notre route. Mais au moins, on a eu notre eau!
Sinon, on a campé sur le terrain de cultivateurs juste après Duff, mais les contacts ont été limités: on a demandé si on pouvait camper sur leur terrain, ils ont dit oui. Fin de la relation.
Et puis finalement ici, à Régina, où on dort 2 nuits chez Dave, un enseignant approchant la retraite, avide cycliste et très intéressé par les voyages à vélo. Hier, on a soupé avec lui, sa fille et son copain, et Marcel, un gars de Sainte-Marie-de-Beauce installé à Régina depuis 30 ans. Vraiment agréable comme soirée, alors disons que oui, les Saskatchewanais sont "friendly"!
Sinon, on prend une journée de repos ici puis on repart vers l'ouest demain en espérant que la neige attendra quelques semaines avant de se montrer le bout du nez!
Stay tuned, comme y disent ici!
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