La souffrance
J'ai toujours cru qu'un jour, le p'tit Jésus déciderait de me punir pour avoir quelques fois mangé l'ostie à la messe de minuit sans même être baptisé. J'avais faim, que voulez-vous. Mais je croyais quand même que le p'tit vlimeux aurait la décence de m'avertir avant de sévir.
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La fin de semaine dernière, après environ 7 jours à relaxer dans la grisaille à Golden, Mélina et moi avons décidé de repartir vers l'ouest. Pas que j'aie détesté Golden, bien au contraire. Belle petite ville, tranquille, bref, si Parcs Canada m'avait offert une job à 325 000$ par année là-bas, j'aurais saisi l'opportunité, et au bout de 3 ans, j'aurais pris ma retraite, on aurait acheté une ferme au Salvador et le tour aurait été joué.
Mais Parcs Canada ne m'a pas appelé. Alors lundi matin, on a décidé de mettre le cap sur Kamloops, où il fait apparemment presque toujours beau. Seulement, on n'avait pas exactement la même idée sur la manière de s'y rendre. Mélina m'avait dit en arrivant à Golden : "Cet automne, le vélo, c'est ter-mi-né", alors elle a vite fait de se trouver un transport en covoiturage direction Kamloops. De mon côté, entêté comme je suis, j'ai décidé de faire fi des prévisions météo atroces pour les 5 prochains jours et de repartir à vélo en empruntant une route plus au sud (Golden-Revelstoke-Nakusp-Vernon-Kamloops). Un dernier petit 575 km pour finir l'automne en beauté!
Lundi matin, déjà, ça s'annonce périlleux pour le départ : il fait froid (environ 4 degrés Celsius), il pleut, et il fait encore presque nuit quand je pars. Beau temps pour partir à vélo! Je monte Rogers Pass : il pleut. J'arrive en haut de Rogers Pass (1330 m d'altitude) : il neige. Je descends Rogers Pass: je gèle. Au bout de 177 km et presque 10 heures de route, juste avant la noirceur, j'aboutis au camping (fermé) de Blanket Creek Provincial Park, exténué, détrempé et gelé, alors je mange en vitesse et je me réfugie dans ma petite tente. Sans contredit la plus difficile des journées de tout le voyage à ce jour! "Tu voulais de l'aventure, le jeune? Ben voilà!"
Le deuxième jour, fort d'une moyenne nuit de sommeil au cours de laquelle j'ai entendu à peu près toutes les bibittes de la forêt hurler et / ou chanter, je pars dans une grosse pluie battante, et ça commence en force. Les 7 premiers kilomètres sont entièrement en montée, alors quand j'arrive en haut, un peu brûlé, la température a baissé de quelques degrés, si bien que la pluie s'est transformée en neige. Il me reste 21 km à faire avant d'arriver au traversier de Shelter Bay, mais ça me paraît une épreuve insurmontable. Il neige, il pleut, j'ai froid, mon linge est déjà détrempé, ça monte, ça descend, bâtard! J'ai beau essayer de penser aux plus miséreux, aux sans-abris, aux réfugiés syriens et rohingyas, aux banlieusards des rives-sud de Montréal et de Québec, ou même aux partisans des Maple Leafs, et me dire que ma situation n'est tout compte fait pas si terrible que ça, mais en vain. Pour une des rares fois dans ma vie, j'ai presque envie d'abandonner.
Après quelques heures dans les limbes, j'aboutis finalement au traversier vers 9h30, complètement frigorifié et détrempé. L'une des voitures dans la file me klaxonne hystériquement après, alors je m'approche. Sans doute un bon samaritain qui veut m'offrir un chocolat chaud et une brioche à la cannelle, que je me dis! La dame à l'intérieur baisse sa vitre et me dit d'une voix nasillarde :
-"Are you taking the ferryyyyyyy?"
Il pleut à verse, c'est un cul de sac, et il n'y a rien d'autre à 50 km à la ronde. "Non madame, je suis ici pour le match entre les Mets et les Padres. À quelle heure ça commence?", que j'ai failli lui répondre.
La dame (Kathleen), qui s'avère être la préposée à l'embarquement, poursuit en m'expliquant qu'hier soir, pendant que j'écoutais les coyotes, hiboux et autres animaux me faire leur concert dans ma petite tente, une voyageuse pressée a tenté d'attraper le ferry de 23h30, mais il avait déjà quitté alors elle a abouti dans le lac avec sa voiture. Ils ont repêché la dame et sa voiture, mais des plongeurs s'en viennent pour voir si il n'y aurait pas un autre corps dans l'eau. Longue histoire pour dire que le prochain ferry ne partira pas avant 12h30.
C'est bien plate pour la dame et sa voiture, mais ça ne change rien au fait qu'il pleut, que je suis gelé, qu'il n'y a pas de terminal d'attente, et qu'il reste 3 heures avant le prochain traversier. Alors comme dirait Richard Desjardins :" Ça fait que là quessé qu'on fait?"
Kathleen baisse le regard, voit mes Crocs, et s'écrie, horrifiée, avec toujours la même voix nasillarde : "Oh my goodness! Well, I guess you could go sit in my condo, in the meantime".
L'idée me plaît. Je m'imagine déjà au chaud dans le condo de Kathleen, assis dans son La-Z-Boy, les pattes allongées sur le pouf, à regarder un reprise de la finale de la Coupe Stanley en buvant un chocolat chaud pendant que mon linge sèche dans la sécheuse. Mais du même coup, je regarde le menton de Kathleen qui pointe vers un vulgaire cabanon de 4 pieds par 8 pieds, un genre de poulailler. Il y a bel et bien un écritaux dessus : Kathleen's condo, mais pour les comparatifs avec un condo, ça s'arrête là.
"Écoute, Kathleen", que je lui dis, "je vais aller au parc provincial que je viens juste de passer il y a environ 500 mètres, et voir si je ne pourrais pas y installer ma tente". Pas que l'idée de monter ma tente sous la pluie battante m'enchante particulièrement, mais disons que comparé au condo...
"Well, ok...", que me répond Kathleen, "but be careful, there's a bear with her two cubs in the campground area".
Ouin ouin...ils disent tous ça. En Colombie-Britannique, peu importe où tu vas, ils t'avertissent qu'il y a des ours dans le coin. Je pars vers le camping, et sitôt arrivé, quissé que je vois pas juste derrière le site de camping que j'avais sélectionné? Maman ours et ses deux petits. Bâtard.
"Finalement, Kathleen, si l'offre tient toujours pour le condo..."
Faque je me retrouve dans la cabane de Kathleen, murs en planche, pas de chauffage ni d'électricité, mais au moins le toit ne coule pas! Je me change, je grelotte, et je me réfugie dans mes 2 sacs de couchage en attendant je ne sais quoi. Vision surréaliste, couché sur le plancher dans mon petit coin, tentant tant bien que mal de me réchauffer, et me demandant comment je vais faire pour passer à travers la journée. Mais au moins, j'ai le petit sac de bonbons que Kathleen m'a gentiment offert après avoir vu mes Crocs. Comme quoi ça paie, avoir l'air miséreux!
Au bout de 2 heures, Ça cogne à la porte : "Ferry's leaving in ten minutes!" Merci de m'avoir averti d'avance! Je renfile mes vêtements froids et détrempés, remballe mon stock en vitesse, et effectivement, 10 minutes plus tard, je suis debout sur le traversier, à côté de mon vélo, sous une pluie battante. Pas d'abri couvert. Re-bâtard....
Je finis par me rendre à Nakusp, belle petite ville si ce n'était pas le déluge, et je me réfugie dans une buanderie, où j'écoute Josh, un acheteur de champignons sauvages, me décrire tout le fonctionnement de la business des champignons en Colombie-Britannique pendant que mes vêtements sèchent. Quand même instructif! Bref, dans le coin de Nakusp, c'est les champignons, à ce qui paraît. Et le pot, diront les mauvaises langues. Mais ça c'est une autre histoire.
Je repars et roule les 15 km me séparant de Macdonald Creek Provincial Park, où je m'installe au camping (fermé), encore mouillé et gelé. Seulement 91 km parcourus aujourd'hui, mais encore une fois, probablement la journée la plus difficile du voyage à ce jour! Comme si ça pouvait être pire qu'hier!
Le troisième jour, je me lève encore plus tôt que la veille (vers 6h15, et le soleil se lève à 7h). Avec l'histoire du traversier, j'ai pris du retard, et aujourd'hui, je dois franchir Monashee Pass (1230 mètres d'altitude), et surtout, redescendre de l'autre côté avant la fin de la journée afin d'éviter de passer la nuit au sommet, où on annonce un sibérien -9 degrés Celsius la nuit prochaine. Pas question de dormir là. Il ne pleut pas pour débuter la journée, mais comme c'est dégagé, il fait en contrepartie un froid difficile à endurer, surtout avant le lever du soleil. Après 44 km de route le long du Upper Arrow Lake, je reprends un traversier, et puis la montée débute vers Monashee Pass. Une montée difficile, probablement due au fait que je suis tout simplement brûlé des derniers jours. En arrivant en haut, au kilomètre 80 environ, il y a déjà 4-5 pouces de neige au sol. J'arrête quelques minutes à la halte routière, et je dois avoir l'air désespéré car un vieux monsieur m'offre des 'hand warmers' en me lançant : "Nice and refreshing for a bike ride this afternoon : -1 degrees Celsius outside!" Hum hum...c'est probablement pour ça que je gèle! Et malheureusement, Monashee Pass, c'est plat sur le sommet, donc il faut rouler environ 20 km au-dessus de 1000 m avant de redescendre. En juillet, ce serait vraiment agréable, mais mi-octobre, pas tellement. Mais je finis par redescendre, puis par me rendre à Lumby, où je dois malheureusement virailler pendant un bon bout de temps avant de trouver un endroit potable où camper. Je monte finalement la tente à la noirceur et sous la pluie, à côté de l'aréna, après une p'tite journée de 162 km. À bien y penser, que je me dis plus tard dans ma tente, la journée la plus difficile du voyage, c'est celle-là!
La 4e et dernière journée du périple en solo se déroule bien, probablement parce que je sais que je vais normalement finir la journée au sec à Kamloops. Et aussi peut-être parce que le p'tit Jésus a décidé que j'avais assez payé pour ma gourmandise! Bref, il fait beau, et je descends d'abord vers Vernon, dans la Vallée de l'Okanagan, où la récolte des pommes va bon train, puis je monte vers le pays des cowboys (Falkland, Monte Lake et ce coin-là) avant de redescendre vers la Transcanadienne, d'où je file sur les derniers 25 km vers Kamloops, où je rejoins Mélina. Une dernière journée de 145 km, mais plus facile que les précédentes.
"Et puis, ton voyage, ça a bien été?"
"T'aurais adoré, ma chérie. A-do-ré".
Mais outre la souffrance, je suis quand même content d'avoir visité ce coin de la Colombie-Britannique. D'abord les secteurs de ski (Revelstoke, Golden), puis le Upper Arrow Lake, entouré de montagnes, plus humide et isolée comme région, et finalement, les hauts plateaux entre Vernon et Kamloops, avec les ranchs et les champs à perte de vue. Et je suis certain qu'avec du recul, dans un mois ou un an, je vais me souvenir de ces 4 journées éprouvantes d'une manière positive. Mais disons que pour le moment, le vélo, pour moi, cet automne, c'est ter-mi-né
Et les photos? J'avais bien trop les doigts gelés pour en prendre! En voici quand même quelques-unes...
Sommet de Rogers Pass
Mon "campement", Macdonald Creek Provincial Park
Jour 3: Upper Arrow Lake. Il fait beau (mais froid)!
Drave des temps modernes, Upper Arrow Lake, près de Needles
Montée de Monashee Pass
Sommet de Monashee Pass
À Vernon, un bonhomme en jeep m'a crié à un feu rouge : "Get on the fucking side streets". J'ai donc décidé que j'allais devenir un homme moé itou, que j'allais me munir d'un pick-up heavy duty, pis qu'enfin, j'allais pouvoir revendiquer mon droit d'être sur la grand'route! Yes sir!
Salut à vous deux. Vous m'impressionnez et je vous trouve vraiment TOUGH ! J'aime bien vos petits comptes rendus. Passez un hiver doux et confortable !
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