Les check-points du Manitoba
Dimanche matin, pour la première fois depuis longtemps, je me suis réveillé stressé. On avait passé la nuit sur la pelouse tout près du Welcome Center de l'Ontario, à 2 petits kilomètres de la frontière avec le Manitoba. Rien de stressant là-dedans, vous me direz...eh bien détrompez-vous! Car en ces temps de COVID, le Manitoba fait office de "Nouveau-Brunswick de l'ouest canadien", c'est-à-dire que sa frontière est quasiment aussi imperméable que celle du pays de la poutine râpée (petit nom doux du N-B pour les intimes).
Déjà en Ontario, les rumeurs circulaient : selon certaines sources, on pouvait entrer au Manitoba, mais tous les gens provenant de l'est de Terrace Bay (donc tous les Québécois et 95% des Ontariens) devaient se soumettre à une quarantaine de 14 jours une fois sur place. Selon d'autres sources, il fallait tout simplement avoir passé au moins 14 jours à l'ouest de Terrace Bay pour éviter la quarantaine. Selon d'autres encore, il était possible de se soustraire de la quarantaine si on jurait sur la tête de la Reine d'Angleterre de traverser le Manitoba sans faire aucune pause en cours de route. Bref, rien de trop clair.
Mais pour nous, ce moment était crucial, car il n'était pas vraiment envisageable ni réaliste de faire une quarantaine de 14 jours en entrant au Manitoba. Quand on a une maison, ça se peut toujours, mais à vélo, sur la trotte, c'est une autre histoire! Et ce n'était pas vraiment dans nos plans non plus de faire demi-tour et de se taper l'Ontario de nouveau pour rentrer au Québec. Un beau casse-tête, donc! En plus, si jamais on parvenait par quelque tour de force à pénétrer dans ce territoire interdit, on se demandait quelle serait la réaction de ces chers Manitobains en voyant deux cyclistes chargés comme nous arrivant de l'est. Sûrement pas des "lôcaux", qu'ils se diraient. Nous tireraient-ils dessus avec leur carabine à plomb, telles de vulgaires marmottes au milieu de leurs champs de blé d'Inde? Pire encore ... nous interdiraient-ils l'accès à leurs supermarchés, nous poussant ainsi lentement mais sûrement vers une grève de la faim involontaire?
Pour toutes ces raisons, donc, j'étais stressé. Et dimanche matin, dès les premières heures, j'étais éveillé, les yeux grands ouverts dans la tente, à élaborer mille et un plans pour éventuellement convaincre les gardes à la frontière de nous laisser poursuivre notre route vers l'ouest.
Première idée: mentir sur notre nationalité. S'acheter une casquette des Maple Leafs, prendre un accent un peu franglais, dire qu'on vient du nord-ouest de l'Ontario, qu'on a "drivé notre truck depuis la nuite passée jusqu'à c'te border, que not' truck vient juste de nous lâcher down, pis qu'on aimerait ben ça keep going jusque dans l'western Canada". Mais tout l'équipement de vélo nous aurait trahi, et ils allaient sûrement vérifier nos pièces d'identité. Et en plus, un nord-ouest-ontarien qui fait du bécyk à pédales, c'est pas crédible.
Deuxième idée: trouver un petit chemin de gravelle qui traverse la frontière incognito. Mais dans ce coin de pays, il n'y a pour ainsi dire qu'une seule route, et tout autour, des lacs et des marécages. Peu d'opportunités donc de prendre une route alternative.
Finalement, troisième option, et la plus réaliste : tout simplement se rendre à la frontière, tenter d'expliquer aux "douaniers" que ça faisait plus de 10 jours qu'on était à l'ouest de Terrace Bay (12 jours pour être précis), donc pas très loin du compte des 14 jours exigés pour la quarantaine, et aussi qu'on avait de la nourriture pour survivre 4 jours, un système de traitement d'eau, et que si on pédalait fort fort fort, on pourrait franchir les 500 kilomètres nous séparant de la Saskatchewan en environ 3 jours et demi. Bref, si besoin était, on pouvait traverser le Manitoba sans nul besoin d'avoir de contact avec les résidents. Promis juré, m'sieur le douanier.
Forts de ce plan moyennement solide, on est donc partis tout aussi moyennement confiants vers la frontière. Plus on approchait, plus la tension montait. Arrivés à la frontière, roule, roule, mais aucun signe d'un quelconque douanier. Après quelques kilomètres, on a fini par se rendre compte qu'il n'y aurait pas de "check point", seulement quelques panneaux nous avisant des mesures en place au Manitoba. Ouf! La tension est redescendue d'un coup, et on a poursuivi notre route en siflottant tout le reste de la journée.
Malgré tout, cet épisode nous a fait réfléchir, particulièrement sur la drôle de "discrimination" qui a lieu en ces temps de COVID. En gros, officiellement, pour pouvoir entrer au Manitoba, il faut soit arriver de l'ouest du pays (BC, Alberta ou Saskatchewan), ou être résident du Manitoba ou de l'ouest de l'Ontario. Ça veut donc dire que quelqu'un de Thunder Bay pourrait théoriquement prendre un vol demain matin vers Montréal, aller visiter tous les CHSLD du coin, puis reprendre l'avion vers Thunder Bay et traverser au Manitoba quelques heures plus tard sans jamais être embêté. À l'inverse, étant donné qu'on vient de l'est de Terrace Bay, il nous faudrait normalement faire une quarantaine de 14 jours en entrant au Manitoba, et ce même si ça fait plus d'un mois qu'on se trouve dans des zones où il y a peu ou pas de COVID. Je comprends qu'il est difficile de déterminer où on impose des limites, et que les gens ne peuvent pas savoir où on est allés avant, ni si on dit la vérité ou pas. Mais bon, la discrimination basée sur la provenance, la nationalité, c'est toujours frustrant.
Ceci dit, on a réussi à entrer au Manitoba, et on est actuellement à Winnipeg, pour une petite pause de 2 soirs. Une belle ville, Winnipeg, mieux que nous ne l'imaginions. Et surtout, pour une population à peine plus grande que celle de la ville de Québec, Winnipeg paraît autrement plus gros, plus "ville". Et à défaut d'avoir vu un check-point à la frontière, on en a trouvé ici, en plein centre-ville de Winnipeg. Plus particulièrement dans les Liquor Stores! Hier soir, en essayant, d'aller m'acheter une bière, j'ai réalisé qu'il y a toute une procédure de sécurité pour pouvoir entrer dans les Liquor Stores manitobains. Il faut d'abord montrer une pièce d'identité que le gardien de sécurité scanne, et dans mon cas, 2 pièces d'identité étant donné que je ne suis pas Manitobain. Ils ne font pas que regarder furtivement la carte: ils la scannent et vérifient sa validité dans le système, comme aux douanes! Et moi, comme je n'avais qu'une seule pièce d'identité en mains, j'ai été interdit d'accès au Liquor Store. Comme quoi ils sont moins sérieux avec la COVID qu'avec la bouésson au Manitoba!

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