Petite incursion au Pakistan ontarien
Thunder Bay, 17 août 2020
Alors...où en étions-nous? Ah oui...à Rouyn. Lors de notre dernière soirée dans la métropole abitibienne, on a décidé de sortir au Deuxparquatre, bar chaudement recommandé par les locaux pour sa sélection de bières minimaliste et ses langues de boeuf marinées. Après 2, 3 et puis 4 Corses (petit nom doux donné à la Coors Light dans certaines régions du Québec), on s'est mis à jaser avec Tarique, un trucker originaire de Peshawar, au Pakistan, qui fait des "runs" Rouyn-Noranda - Minneapolis, au Minnesota, avec son gros Peterbilt rouge. Parle, parle, jase jase, et on apprend que Tarique part le lendemain matin aux petites heures vers les States, en passant par le nord de l'Ontario. En plus, il nous offre de nous embarquer avec lui pour nous faire passer la frontière illégalement (en ces temps de COVID), question de nous permettre d'explorer le pays de l'oncle Sam durant les froids mois d'hiver qui s'en viennent. "Very easy," qu'il dit en roulant fortement les r à la pakistanaise, "very easy my friends, you hide under my dirty laundry in the sleeper (couchette) while we pass the border, and everything ok! They never look at my dirty clothes! I've done it many times with Mexicans".
Convaincus de l'infaillibilité du plan de Tarique, on est donc partis vers 5h am le lendemain, encore un peu emmechés par les Corses de la veille, nous dans la cabine du gros Peterbilt, nos vélos dans la remorque dudit camion, le sourire fendu jusqu'aux oreilles à l'idée d'éviter le nord de l'Ontario à vélo ET de pouvoir passer l'hiver au chaud. Vers 19h, Après environ 12 heures de route, on avait eu le temps d'éplucher tous les sujets possibles sur le Pakistan avec Tarique, d'apprendre quelques mots d'Ourdou, de visiter les toilettes des quelques rares Truck stops sur la route 11, et de se rendre compte que ce chemin de bois aurait été relativement long et pénible à rouler à vélo. Mais bon, on avait la frontière des USA juste devant nous, alors ça allait bien! Arrive la douane, tout va bien, "Yes, I am alone", que dit Tarique en souriant de ses dents trop blanches au gros douanier moustachu, "and I carry lumber, yes, only lumber, in my trailer". Pas dupe, le gros moustachu a néanmoins décidé de vérifier le contenu du chargement, a découvert nos 2 vélos, a compris que Tarique n'était pas un cycliste, et c'est là que le plan infaillible a flanché. Le douanier nous a trouvés cachés sous les vieux caleçons de Tarique, on a eu droit à un sermon digne des meilleurs films, un interrogatoire interminable, et finalement, on a eu de la chance et ils ne nous ont que "déportés" à Thunder Bay, ville canadienne la plus près, où on se trouve présentement. Et ce cher Tarique? Ils l'ont probablement retourné à Peshawar!
Ça, c'est le genre de péripétie que j'aurais probablement aimé qui se produise, le genre d'histoire que j'aurais aimé écrire sur le blogue aujourd'hui. Car règle générale, je n'aime pas faire des récits trop chronologiques et factuels de notre voyage. Je trouve ça un peu plate à écrire, donc j'imagine que c'est la même chose pour les gens qui lisent. Je préfère de loin parler d'une seule journée ou d'une péripétie qui nous est arrivée.
Mais bon...ça ne s'est pas passé ainsi, on n'a pas fait de virée en camion dans le nord de l'Ontario ni bu de Corse (heureusement...), donc voici la vraie de vraie histoire qui nous a menée à Thunder Bay, où on se trouve actuellement.
Après deux nuits dans le coin de Rouyn-Noranda, faute d'avoir rencontré Tarique, on a décidé de poursuivre notre route à vélo vers le "sud", plus précisément vers le Témiscamingue. En route, on a croisé plusieurs villages aux noms peu recherchés: Cloutier, Beaudry, Rollet...de toute évidence, les gens qui ont colonisé l'Abitibi n'avaient pas envie de se casser la tête. Ou peut-être que les maringouins et le froid leur avaient un peu coupé l'inspiration. Quand la terre gèle en plein été, au diable la poésie!
Le Témiscamingue donc. On s'attendait à des étendues forestières, des épinettes et des tourbières, encore et encore, mais - agréable surprise - c'est plutôt à travers des paysages très agricoles qu'on a roulé en faisant le tour de cette région nordique. On se serait presque crus au Lac-Saint-Jean. Bref, on a bien apprécié le contraste avec l'Abitibi et Chibougamau / Chapais.
Après deux jours au Témiscamingue, on a abouti à Notre-Dame-du-Nord, sur la frontière québéco-ontarienne. Le même Notre-Dame-du-Nord où se tient chaque année le fameux Rodéo du camionneur, sauf cette année, COVID oblige. Bref, on savait depuis le début du voyage qu'à cet endroit précis, ce serait l'heure des décisions : redescendre vers le sud et poursuivre notre exploration du Québec, ou partir vers l'ouest, vers "l'inconnu". Sans trop hésiter, on a choisi la 2e option.
Pourquoi? Disons que depuis le début de notre périple en vélo, on se disait : "c'est beau, le Québec, mais me semble qu'il manque quelque chose". Et ce quelque chose, ça s'appelle le dépaysement. Parce que oui, bien sûr, comme tout le monde où presque, on voyage entre autres pour les beaux paysages, la mer, la plage, les montagnes, bref, ce qui nous émerveille, fait de belles photos et fait dire aux gens : "Wow, vous avez donc ben l'air de faire un beau voyage!". Et de ce côté, le Québec ne nous a pas déçus.
Mais il manquait ce petit quelque chose, ce dépaysement, qui fait passer un voyage de "réussi" à "marquant". Parce que oui, la Gaspésie, la Côte-Nord, c'est visuellement différent de Chaudière-Appalaches. Mais le Maxi de Matane vend exactement les mêmes choses que celui de Sept-îles ou de Montmagny (et la petite épicerie locale aussi...). Les petits jeunes font exactement les mêmes shows de boucane avec leur char le vendredi soir à Saint-Philémon, à Chapais, à Amqui ou à Port-Cartier. Et le casse-croûte Chez Cathy, à Gaspé, fait sensiblement la même poutine et les mêmes lanières de poulet que le casse-croûte Chez Linda, à Buckland (désolé, Linda...). Bref, pratiquement partout où on se trouve au Québec, on est dans une culture similaire à celle où on vit. Et je suppose que ça satisfait et rassure plusieurs voyageurs. Mais pas nous. Non.... nous, on aime ça quand on fait le tour d'une épicerie et qu'on ne connait pas la moitié des produits sur les tablettes, comme par exemple dans une épicerie pakistanaise de Parc-extension, à Montréal. Ou quand on ne comprend pas la langue des gens qui parlent autour de nous, comme par exemple au Nouveau-Brunswick.
Pour toutes ces raisons, on a choisi de plonger tête première dans une expérience culturelle intense, un dépaysement assuré : l'Ontario. Plus particulièrement le nord de l'Ontario, avec ses promesses de fromage orange, de Beer Store stocké de Molson Canadian et de Kokanee, de Robin's Donuts et de Husky Truck Stop sur le bord des routes, bref, de toutes ces petites choses d'un goût douteux, oui, mais qui rendent "exotique" à nos yeux un endroit aussi "drabe" que le nord de l'Ontario. Et les paysages? On en reparlera...
C'est à New Liskeard qu'on a fait notre entrée au pays du fromage orange. Premier constat: les accotements sont étroits en titi en Ontario. À peine 30 cm à droite de la ligne blanche, puis c'est de la belle gravelle lousse! Première impression douteuse, donc. En revanche, le Walmart de New Liskeard regorgeait de fromage orange: sur ce point, l'Ontario tenait ses promesses!
S'en est suivi un périple d'une dizaine de jours sur la route 11 majoritairement, mais à vélo plutôt qu'en Peterbilt. Ça nous a mené à des lieux tels que Timmins, ville de Shania Twain, très défavorisé comme endroit, Kapuskasing, plus petite mais pas laide et agréable, et Hearst, encore plus petite mais plutôt laide. Bref, le nord de l'Ontario, on voulait le rouler, on l'a fait, c'est coché sur la liste, alors voilà! C'était beaucoup, beaucoup de forêts, beaucoup, beaucoup de camions, peu de villages, bref, un genre de Saint-Félicien - Chibougamau qui s'étire sur 700 km plutôt que 200.
Mais ça nous aura au moins permis de constater que cette région est beaucoup plus francophone qu'on ne le croyait (jusqu'à 80% de francophones dans certains villages), et que beaucoup de gens qui y habitent sont originaires du Québec. Les panneaux de signalisation sont même bilingues sur toute la section de route Timmins-Nipigon. On a aussi constaté que les villages et villes de ce coin de pays sont en piteux état. Plein de bâtiments abandonnés, placardés ou inhabités en plein cœur des villes, une sensation d'insécurité, et beaucoup de signes de criminalité. Les centres de Timmins et Thunder Bay (secteur Fort Williams), par exemple, semblent peu fréquentables à part en plein jour, et encore...et c'est moi qui dis ça! San Salvador fait moins peur que Timmins, je crois. Aussi, il y a vraiment beaucoup de gens de l'Inde, du Pakistan et probablement du Bangladesh dans la région. Ça fait quand même plus de diversité côté nourriture dans les épiceries! Et finalement, la route....on a essayé d'apprécier, c'était plat, pas trop difficile, mais malheureusement très monotone.
Le bon côté, c'est que quand on a abouti à Nipigon, près du lac Supérieur, ça a été vraiment une belle vision, comme un oasis après une longue traversée du désert. On est ensuite allés visiter Sleeping Giant Provincial Park, tout près de Thunder Bay, où j'ai travaillé en 2003. Un superbe parc. On y a passé 2 jours et campé sur le bord du lac Supérieur, en plus de faire 3 belles randonnées. Une beau petit détour, donc!
Tout ça nous a menés à Thunder Bay, on on se trouve depuis 2 jours. On a fait un peu de vélo ici (pour faire changement!), on a visité le petit centre-ville, et aussi mangé - beaucoup mangé! Il faut dire qu'on a perdu une quinzaine de livres chacun depuis le début du voyage, alors faudrait pas trop maigrir!
Malgré son centre-ville plutôt douteux, Thunder Bay est une ville pas si mal, en fait. Assez grosse mais pas trop (population de 180 000 habitants), juchée sur le bord du Lac Supérieur, et avec pas mal de pistes cyclables. Fait intéressant : il paraît que cette ville a la plus grande concentration de Finlandais hors-Finlande. C'est un très gros port de marchandises (surtout des céréales de l'ouest), donc beaucoup d'immigrants y ont abouti. Intéressant comme place somme toute.
Et nous, à Thunder Bay, on campe dans la cour arrière de Francesco, musicien et grand voyageur très hospitalier, qui héberge aussi dans sa maison Pria, une étudiante des Philippines, Ruth, étudiante indienne, et, croyez-le ou non, Tarique, un camionneur pakistanais. Quel hasard! Eh ben voilà, comme diraient les Français, il existe vraiment, ce Tarique! Tarique fait la run Thunder Bay - Winnipeg en camion. On a bien pensé lui demander de nous faire passer la frontière Ontario-Manitoba dans son camion, car il semble difficile d'accéder au Manitoba en ces temps de COVID, mais on n'a pas osé. On va sûrement s'essayer en vélo!
Sur ce, à la prochaine!
Notre entrée en Ontario, entre Notre-Dame-du-Nord et New Liskeard.
Pause collation à Matheson. Dites-le pas à personne, mais on a mangé le 2L de crème glacée toute d'une traite!
La nouille de piscine : nouvelle tactique de Mélina pour garder les camions et autos à distance sur les routes de l'Ontario.
Il y a énormément de panneaux solaires en Ontario. Avec un tarif variant entre 8,3 et 17,8 cents du kWh selon le moment de la journée (vs 7,1 cents au Québec), pas surprenant que les productions d'énergie autonomes aient la cote! Vous chiâlerez après ça qu'Hydro-Québec nous charge trop cher...
Les Picnic Areas de l'Ontario, endroits où on campe presque tous les soirs. C'est BEAUCOUP plus sale que les haltes routières québécoises, soit-dit en passant.
Une maman original aperçue sur le bord de la route 11.
Vision typique du centre d'un petit village nord-ontarien. Ici, c'est Beardmore. Plutôt délabré...
Sleeping Giant Provincial Park
Sleeping Giant Provincial Park
Sleeping Giant Provincial Park
La fin de mes valeureux Crocs...5769 km plus tard! Et le début d'une belle aventure pour la nouvelle paire que je me suis procurée au Tigre Géant! Photos à venir...

Marc vient de m'informer de votre nouveau road trip à vélo. Très intéressant. Je vais vous lire. Bonne route.
RépondreEffacerYvon Lamontagne.